Le sac

Posted in Chats en moins on 26 mars 2009 by charliepoe

Tout était calme ce matin-là. Dans un coin de la grange et lovée dans un petit nid qu’elle avait spécialement préparée pour l’occasion, Minoucha regarda ses nouvelles progénitures. Elles avaient seulement trois jours et pourtant, elle pouvait déjà entrapercevoir quelle serait leur personnalité. Il y avait la peureuse tachetée de noir et de blanc, le tigré déjà autoproclamé roi de la portée, le gourmand avec encore les moustaches pleines de lait et la rouquine, certainement la plus indépendante des quatre.

Un bruit. Le fermier.
« Taisez-vous. Taisez-vous chatons » semblait dire son regard avant de les engloutir sous son ventre encore lourd et de se tapir le mieux qu’elle pouvait pour ne pas se faire remarquer.
L’homme farfouilla dans son établi. « Mais il est où ce satané sac ? Jamais rien à sa place ici …» bougonnait-il. Il repartit le pas traînassant en direction de la maison tout en continuant de maugréer.

La chatte redressa doucement la tête, renifla l’air et, quand elle fût certaine que le danger était éloigné, elle souleva son corps pour libérer les chatons qui d’un pas maladroit s’extirpèrent du cocon maternel. Elle les observa un long instant, le cœur soulevé de cette fierté que seules les mères peuvent éprouver.

Le soleil était maintenant à son zénith. Les petits dormaient paisiblement les uns entremêlés aux autres.
La chatte sentit la faim commencer à la tirailler. Il était temps de regagner des forces. Elle se leva tranquillement en prenant garde à ne pas les réveiller, leur donna à chacun un petit coup de langue précautionneux et, à pas de loup quitta la grange.

Il faisait chaud ce jour-là. Minoucha se dirigea devant la porte de la cuisine de la ferme. L’eau de sa gamelle s’était entièrement évaporée sous les rayons du soleil. Quelques vieilles croquettes étaient éparpillées autour de l’assiette vide de toute nourriture. La chasse s’imposait.

Elle s’enfonça dans le champ de maïs qui jouxtait la propriété. Elle savait qu’elle y trouverait quelques mulots. Le temps passe vite quand on doit épier sa proie, s’en approcher avec le plus grand silence, choisir le moment d’inattention et enfin, porter le coup fatal mais savoureux.

Le ventre rempli, elle vit le soleil poursuivre sa course inexorable vers l’ouest. La soif la tenaillait. Elle choisit de faire un tour par le ruisseau avant de regagner la grange. A la vitesse de l’éclair, elle courut à travers les pieds de maïs. En quelques bonds, elle traversa le fossé et se retrouva au bord de la petite rive. Goulûment, elle lapa l’eau avec délectation. Elle sentait le liquide glisser dans sa gorge et humidifier ses muqueuses desséchées.

Un sac transparent s’échoua non loin d’elle. Par curiosité, mais aussi par gourmandise, elle s’en approcha pour y jeter un bref coup d’œil. Et là…

Elle reconnu le pelage tacheté de noir et de blanc. Elle vit les yeux clos de son chaton-roi. Elle reconnut les moustaches encore laiteuses de son petit grassouillet. Elle entendit le dernier râle de l’indépendante rouquine.

Le fermier avait retrouvé son sac et la portée.